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Spécial Défense

Le chef rebelle ukrainien tombé en disgrâce

16 Septembre 2014 , Rédigé par Emmanuel Grynszpan - LeTemps.ch Publié dans #Russie, #Ukraine

Figure de l’opération militaire contre le gouvernement pro-occidental de Kiev dans l’est de l’Ukraine, le colonel Igor Strelkov n’a pas su faire à temps allégeance au président Vladimir Poutine

Coup d’épée dans l’eau ? Igor Guirkine, alias «Strelkov» (le «tireur»), chef des rebelles pro-russes en Ukraine jusqu’à la mi-août (et mystérieusement disparu depuis), est réapparu jeudi à Moscou. Mais sa conférence de presse, en fait réservée à ses partisans, a été royalement ignorée par les télévisions russes, qui en avaient pourtant fait un héros national depuis quelques mois. Ses propos n’étaient pas sulfureux, bien au contraire. Prêtant pour la première fois allégeance à Vladimir Poutine, Igor Strelkov promet de s’occuper désormais de l’opposition russe, qu’il qualifie de «cinquième colonne». Tel Cassandre, il annonce que la «guerre n’est pas finie, mais ne fait que commencer»; que les «ennemis de la Russie ne s’arrêteront pas au Donbass, mais visent la Russie». Un discours en harmonie avec un Kremlin engagé dans une confrontation avec l’Occident.

Le silence des télévisions, étroitement contrôlées par le Kremlin, signifie indubitablement qu’Igor Strelkov gêne en haut lieu, probablement à cause de sa trop grande popularité. Pourtant, cet ancien colonel des services secrets russes (FSB) n’a rien d’un tribun. Moscovite, âgé de 43 ans, il arbore une moustache désuète, un physique passe-partout d’espion, et parle sèchement, sans exprimer la moindre émotion. Ce sont ses faits d’armes dans la «résistance contre la junte fasciste de Kiev» (pour reprendre la formule consacrée des télévisions russes) qui l’ont rendu célèbre. Avant de prendre d’assaut la ville de Slaviansk en avril dernier, il était un parfait inconnu.

On sait de son passé qu’il aime les reconstitutions de grandes batailles historiques et est l’auteur de quelques articles dans la presse d’extrême droite, prônant le monarchisme, l’orthodoxie et un virulent nationalisme. Il a plusieurs fois participé à des opérations militaires (Transnistrie, Bosnie, Tchétchénie) et a joué un rôle important dans l’annexion de la Crimée.

Son émergence est liée à sa défense efficace du bastion séparatiste de Slaviansk, assiégé par les forces ukrainiennes pendant plus de trois mois. Les chaînes russes se sont empressées de retransmettre religieusement sa parole et il est rapidement devenu une figure culte, bien au-delà des cercles nationalistes. En juillet, après le repli de ses forces sur Donetsk, Strelkov devient de facto le leader des séparatistes, où sa réputation de brutalité extrême (il aurait participé à d’innombrables interrogatoires et signé des ordres d’exécution sommaire) décourage les rivaux potentiels.

Mais le courant finit par ne plus passer entre le Kremlin et Igor Strelkov. Le colonel peste contre l’absence d’aide militaire russe (plus exactement, son insuffisance). Moscou s’irrite de l’émergence d’un leader séparatiste paraissant de moins en moins contrôlable. Dans une conversation interceptée en juillet par les services secrets ukrainiens, un député russe supplie Alexandre Borodaï, alors premier ministre de la «République populaire de Donetsk», de convaincre Strelkov de faire publiquement allégeance à Poutine, comme «leader unique et incontesté du monde russe». Faute de quoi l’aide russe sera bloquée. Igor Strelkov fait la sourde oreille. Dans la foulée, un influent politicien conservateur l’accuse d’avoir trahi le mouvement séparatiste en abandonnant le bastion de Slaviansk pour se replier sur Donetsk. Un autre leader séparatiste est mis en avant, mais l’opération échoue. Début août, la rumeur se répand que Moscou se prépare à liquider Strelkov. Ce dernier cesse d’apparaître en public et plusieurs sources affirment qu’il est blessé. Finalement, Igor Strelkov est démis de ses fonctions le 11 août et remplacé par Alexandre Zakhartchenko, un chef de guerre local.

Quelques jours plus tard, une offensive menée par des troupes russes sans insigne (se faisant passer pour des forces séparatistes) renverse la situation militaire. L’armée ukrainienne est mise en déroute et forcée de signer une trêve le 5 septembre à Minsk. De toute évidence, Vladimir Poutine a refusé d’offrir une victoire à Igor Strelkov. Les autres chefs militaires rebelles font profil bas et aucun n’obtient davantage de traitement préférentiel à la télévision russe. Aucune tête ne droit dépasser, comme dans le paysage politique russe.

Igor Strelkov cherche à refaire surface. Le 28 août, il est aperçu au monastère de Valaam, près de la frontière finlandaise, en compagnies de figures considérées comme les principaux soutiens russes au séparatisme en Ukraine: le philosophe Alexandre Douguine, très influent sur les réseaux sociaux et dans les milieux ultraconservateurs, le milliardaire orthodoxe Konstantin Malofeïev, et Sergueï Roudov, un homme politique influent au Kremlin et au sein de l’orthodoxie. Plus important, Valaam est la résidence de l’archimandrite Tikhon, confesseur exclusif du président Poutine. Tikhon semble jouer un rôle d’intermédiaire entre les deux hommes. C’est lui qui a demandé à Strelkov de faire publiquement allégeance à Poutine. Le colonel a courbé l’échine, mais son sort reste incertain. La rancune du chef du Kremlin est légendaire, et, l’âge avançant, il est de moins en moins enclin à accepter l’émergence de rivaux.

Emmanuel Grynszpan - LeTemps.ch

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